vendredi 4 juin 2010

D'une pierre deux coups de tronçonneuse

2 semaines. Pas un jour de plus dans ce creux de terre, ce poumon planétaire, avant de déployer lentement les ailes travestit en touriste qui ne s'assume pas, et pour finir sur toit du monde avant d'atterrir enfin en terre native. Chez soi.

Faire le bilan de ce voyage voilà l'heure qui s'approche. Heure actuelle : j'ai actuellement une bonne fièvre et un bon mal de bide. Un coup de blase.

Autant dire une bonne fois que j'ai trouvé ici la terre la plus terrible que je n'aie jamais rencontrée. Car l'Amazonie n'est pas une terre d'accueil, une terre où l'on s'intègre. L'Amazonie désintègre, détruit ce que l'on croyait être et en fait non. Elle détruit les hommes qui ne se sont certes pas privés pour la détruire elle aussi. Pourquoi d'ailleurs ? Pour l'argent ? Tomber un arbre ça va beaucoup plus loin, c'est tuer le père, la mère le frère les sœurs et ses racines, c'est tuer un peu de soi.

    Quand l'on voit ce qui reste dans cette communauté San Cristobal, à 15 km de Riberalta, rien, il n'y a plus rien. Oh bien sûr il y en aura toujours pour dire ça repoussera. Mais non, cette communauté est en quelque sorte condamnée. Parce que son territoire est minuscule (700 hectares), parce qu'elles subit tous les problèmes de ville, délinquance, vols, pollution ordurière, et qu'elle a perdu l'âme du campo, du rural. Ce sont les premiers arrivants à San Cristobal qui ont entamé la boucherie forestière. Un arbre est alors égal à 6 mois de subsistance, ça payait bien son homme. Ils ont rasé, coupé, et aujourd'hui c'est celui à qui il en reste deux ou trois qui s'estime le plus « heureux ». Communauté où l'on retrouve aussi le pire de ce qui fait communauté. Chacun sur sa chaise devant sa maison. Le lien social ? Pensez-vous. Le pouvoir, le contrôle de soi, des autres. De savoir ce qui se fait, et cette réputation qui assaille et qui détruit de l'intérieur. Cette vieille dame qui me parle est une souffrance vivante, vivant seule avec son fils trisomique et sa mère plus que grabataire, elle reste, sachant qu'elle y mourra dans cette communauté. A défaut de vivre aujourd'hui. Elle n'a plus rien. Du riz, du manioc pour sa pitance. De ses 30 cochons on ne lui a laissé que 3. De ses arbres il ne reste que les troncs. Qui ? Des passants, à moto qui volent et ramènent à la ville. Des nouveaux arrivants qui pillent les parcelles et qui s'en vont. Quand ce ne sont pas les autres de la communauté qui lui prennent son territoire, par un jeu mesquin mêlant la légalité de la réforme agraire et la cupidité personnelle.

Non je n'ai aucun espoir pour cette dame, qui mourra avec sa mère ici, pas beaucoup plus pour sa communauté, mais je suis paradoxalement rempli de joie et de bonheur en les voyants. Parce que par le contre-exemple, un des innombrables que j'ai croisé ici, j'ai bien pu comprendre à quel point les espaces de changement structurel qui se sont également ouverts ici sont précieux et importants. A vivre tout les jours avec des personnes mettant en pratique ici un socialisme avec autogestion et développement soutenable on en oublierait que nous étions dans l'une des régions où le capitalisme s'exprime le plus brutalement. Impossible de mesurer l'importance mais ce changement est bien là. Car même là, ils ont l'école, le stade de foot, et le médecin qui vient, avant il n'y avait pas. On crevait tout simplement. De rien à un peu ça change pas mal la donne déjà.

Allégresse aussi parce que plus le temps passe moins je me sens chez moi ici. Non pas que je n'y sois pas bien. Le fait est que ce dont j'avais l'émerveillement naïf d'un réalisme magique comme le prône cet imbécile de Gabriel Garcia Marquez s'ouvre aux yeux d'une réalité si dure qu'insupportable.
Et cela n'est pas descriptible, mais je vois désormais les fissures du temps et des douleurs sur les visages des gens que je croise. Je croise un peu de cette atroce souffrance humaine qui a été vécue ici. Et j'y suis définitivement étranger. Mon monde n'est pas celui de la souffrance, de la douleur permanente, mon monde est celui de l'abondance, de la famille qui reste soudée et de l'enfance heureuse, protégée, de tout, y compris de moi même. Cela ne change rien à mes positions quand à choisir de quel côté de la barricade je serais au moment venu. Il faut simplement être humble et reconnaître qu'il est impossible de traduire pour soi ce que l'on n'a pas vécu.

Les histoires humaines des gens ici font froid dans le dos, viols, incestes, meurtres, intérêts financiers, alliances diaboliques, manipulation, soumission, résignation, exploitation, destruction. Il y a toujours quelque chose de pourri au paradis.
Et c'est justement bien de cela qu'il est question.
La révolution ne mène pas au paradis sur terre, qui serait le  plus atroce et ennuyeux des monde.
La révolution est un mouvement, de changement dans la structures des sociétés et des hommes et femmes eux/elles mêmes. Qu'il se fasse selon des conditions historiques, matérielles et objectives préalables, c'est une évidence. Mais si l'histoire peut être écrite mathématiquement, elle ne peut pas être un processus mathématique car pour que l'histoire s'écrive il faut justement qu'intervienne cette part du mythe révolutionnaire, cette "mystique" comme l'appellent les camarades du Mouvement des Sans-Terres brésilien, ce qui fait être révolution et non plus dire.

Rempli d'allégresse donc, par le fait d'avoir quelques certitudes supplémentaires dont celle de ne pas savoir grand chose et d'être être qui apprend. Je sais d'où je viens et d'où je ne serais jamais. Heureux, la tête dans l'air empli de terre qui m'entoure, je m'embarque pour ma dernière communauté, mon dernier programme, la dernière heure, avant de.

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