mardi 20 avril 2010

Cochabamba 2010 (2) : le sommet se « prépare »

Le deuxième journée commence.



En fait, ce n'est même pas la première journée véritable, le sommet s'ouvrant réellement ce mardi.


Aujourd'hui c'est une journée de travail et de préparation. Devant les dizaines de rendez vous, j'ai du faire une sélections de manière totalement arbitraire.



Ma journée commence donc à la bourre comme prévu, en prenant le premier taxi vers 8h pour se rendre sur les lieux. Les files sont longues mais pas encore totalement saturées. A l'arrivée sur les lieux, on découvre les files gigantesques des nouveaux arrivants pour obtenir la fameuse accréditation, qu'on nargue malicieusement. A l'université, il n'y a pour l'heure pas grand monde. Résultat les activités ne commenceront réellement qu'à 10h30. Début d'une journée riche en découverte.


Démocratie planétaire, utopie concrète ?

 
Le film s'intitule « World vote now », (le monde vote maintenant). C'est un documentaire réalisé par un americano-suisso-anglo-ibérique, un type assez extraordinaire, qui a mené un travail d'investigation pendant 8 ans. En résulte ce film, qui joue le pari de trouver les conditions de possibilité d'un référendum mondial. L'occasion d'une réflexion assez poussée sur le concept de démocratie et ce qu'elle nécessite, passant apr l'Iran, la Chine, la Serbie, les Etats Unis, le Venezuela, .... Et l'on se rend qu'à priori pas grand monde s'y oppose à cette idée de référendum mondial, sinon le manque d'entrain des pays occidentaux. Un film passionnant qui ouvre en beauté ce sommet. C'est aussi ça ce genre de rendez vous, le lieu où l'on peut discuter des conditions de réalisations des utopies. Le documentaire se conclut avec une première étape, soit l'organisation d'un vote sur un jour d'au moins une personne dans les 192 pays de ce monde. Objectif réussi. On fait la photo souvenir et prend les coordonnées du type, la version française est déjà achevée. On en reparlera un de ces jours ...

La journée se poursuit par une conférence du people's movement on climate change » (mouvement des peuples pour la question du changement climatique) qui s'etait déjà fait remarquer à Copenhague comme mouvement social et environnemental. Les intervenants sont un aymara bolivien, une péruvienne, une thaïlandaise et une indonésienne. Le propos des deux premiers est ultra local, émaillé des phrases en langue originaire, parlant de leurs problèmes dans leur communauté face à l'extractivisme minier transnational comme national. Problème, malgré la dimension critique des sujets, c'est d'un ennui mortel. Oui je sais c'est pas gentil mais j'ai eu du mal à lutter contre le sommeil qui m'envahissait. Les interventions suivantes furent beaucoup plus dynamiques et ont rappelé le propos fondamental de ce mouvement : la question environnementale est indissociable de la question sociale. Et que les responsables du changement climatique sont les pays industrialisés, et dans ces pays les classes privilégiés. Au moins c'est clair.


Les divers et surprenants visages de l'écologisme des pays du Sud

Après ces premières aventures, il déjà l'heure de manger un bout, on se retrouve dans un petit restaurant local plein à craquer à attendre patiemment notre plat. Les voisins peu habitués aux horaires boliviens s'en vont presque tous furieux d'attendre tant. Au bout d'une heure, on est servi, cette fois il n'y a plus personne ou presque, on apprend que les cinq personnes qui devaient venir en renfort ne sont tout simplement pas venues.
Pour re-rentrer cette fois, y a foule, les nouveaux venus sont désormais accrédités et des machines à compter les entrées sont installées au portillon bien gardé par la police et les militaires, toujours plus nombreux.


Histoire de digérer, on fait le tour du campus. Je découvre la variété des organisations écologistes qui compose ce monde. Les évidentes et puissantes, la CLOC - via campesina (paysans), la COICA (indigènes latino américains), les Amis de la terre, la plateforme bolivienne pour le changement climatique, les réseaux bolivariens boliviens.


A noter la forte présence des institutions étatiques, presque tous les ministères ont leur stand, y compris celui de la défense. Pourquoi pas.
On trouve également quelques petits bijoux groupusculaires :

le mouvement taoïste international, qui promeut l'anticapitalisme radical par la défense des animau. Ils débarquent d'une mission taoïsite en Equateur.


Alfa et Omega, Pour qui le Christ est le premier révolutionnaire (jusque là ...) mais pour qui le capitalisme c'est le diable, the 666, et la vie éternelle est promise par Dieu à ceux qui souhaitent l'égalité et le communisme. Le souci c'est que leur discours flirte pas vraiment avec Karl Marx et plus avec un mouvement sectaire. Ouais une secte évangélico-communiste, ça existe, et c'est au Pérou.


Un autre stand le PCMLM-ALA c'est pas une secte, m'enfin ça reste le parti communisme marxiste léniniste maoïste bolivien, membre du mouvement bolivarien anti impérialiste. Avec des textes réhabilitants le rôle « libérateurs » des dirigeants russes et chinois de l'époque. Raffraichissant.


Y a aussi les mouvements anti drogues et anti alcool américains, dont les tracts ressemble plus à du teleshopping qu'à de l'info, qui impriment sur du papiers non recyclable.


Et juste en face d'eux, les travailleurs de l'industrie de la coca. Je goutte bonbon, maté, gâteaux, tracts et livres. On ne le dira jamais assez : la coca n'est pas de la cocaïne. Et qu'en plus d'être sacré, c'est extrêmement bon. C'est la raison pour laquelle la nouvelle boisson nationale « Coca Colla » contient des extraits de coca, à la différence du Coca Cola, qui a au passage depuis longtemps racheté la marque nationale Inka Cola. On s'y perdrait.


On croise aussi des végétarianistes argentins qui promeuvent le cannabis comme base d'alimentation saine.


Et plus « fréquentables », des trotskystes argentins faisant signer une pétition pour la défense des prisonniers politiques et contre la répression au Honduras. on retrouve ses repères.

 
Les luttes sociales passéistes contre les « solutions d'avenirs »

Cette fois, je suis en quête de la seule conférence qui suite à une erreur d'impression, n'a pas de lieu attribué. Elle porte sur "médias de communication et changement climatique" avec présence de tout un tas de médias communautaires latino américains. En quête du sésame, je tombe sur un vieux camarade chilien, déjà rencontré au Venezuela, membre du projet ALBA TV, qui me présente ses amis du mouvement des indiens mapuches. L'on m'explique que la tragédie du séisme chilien, a aussi fait tomber les murs sociaux entre voisins, que les gens se parlent à nouveau et que malgré l'élection d'un président de droite dure qui pour l'instant se tient discret, un vrai projet alternatif est en train de renaitre.
Finalement la conférence sur les médias est annulé, l'animateur principal n'étant pas arrivé.


On se dirige alors vers une projection débat sur « Sauver les salines d'Uyuni ». Pour info, Uyuni, c'est le désert de sel bolivien à la frontière avec le Chili, qui renferme en son sous-sol la plus grande réserve au monde de lithium, ce métal si précieux qui va permettre pour nos developpement-durabilistes de faire fonctionner des voitures sans pétrole. Uyuni, c'est avant tout est une terre sacrée pour tous les indiens andins. Le gouvernement bolivien y entreprend un projet d'extraction qui fait l'objet de beaucoup de vague, y compris dans son propre camp.


Dans la salle, on se retrouve à écouter un jeune ingénieur en architecture (maisons de sel ?) un cravateux caricature école de commerce, qui commence à nous parler d'utopie, de vivre mieux etc … certes mais les salines dans tout ca ? Il continue et commence à introduire les théories d'un danois, semble-t-il son gourou, un architecte néo moderne qui projette tel Leonard de Vinci (la comparaison vient de l'étudiant lui même) voit des projets futuristes, des villes circulaires, néo bio écologico moderno high tech, avec train magnétique, Ca nécessite beaucoup d'energie ? Aucun problème, il y a le ... lithium !
Et n'oubliez pas d'acheter le livre qui exlique tout bien comme il faut qu'il nous ajoute.
Quelques personnes commencent à quitter la salle voyant l'escroquerie de plus en plus évidente.

Je reste pour voir comment ça va évoluer, et dans la foulée deux trois membres de l'assistance font des interventions demandant à ce qu'on en passe maintenant au problème d'Uyuni. D'autres dans la salle leur demandent de se taire et de laisser le type terminer son exposition. Le type continue enchanté par cet élan de solidarité inespéré et expose un deuxième projet; cette fois c'est un autre lieu proche de la Paz, où il y a du pétrole et de l'hydrogène, et on nous explique que si l'on extrait pas l'hydrogène, il va se mélanger avec le pétrole et cela fait boum. En gros, il faut extraire tout au plus vite pour sauver l'environnement. Et revoilà des maison en cône, en tubes, en verre, les projets toujours avec un aspects parfaits, tout réglé, normé, à la Star Wars ou presque. J'ai l'impression de voir un mauvais remake du « meilleur des mondes ». Et toujours pas un mot sur Uyuni, sinon que les projets futuristes vont désenclaver la zone, et la permettre d'accéder à la modernité à laquelle tout pauvre bolivien rêve.

Poussé par un coup de sang typiquement français (à moins que ce soit des germes vénézueliens) je prends subitement la parole et dénonce en termes cordiaux à quel point tous ces projets sont bien compatibles avec le système capitaliste qui est pourtant unanimement dénoncé comme responsable principal du changement climatique ici au sommet de Cochabamba. Et qu'il serait temps de parler d'Uyuni et du problème de l'extractivisme pour les populations locales. On me fait taire à mon tour : « laisse le terminer ».


Le type continue son exposé, mêlant hagiographie à peine raélienne pour l'architecte danois, et foi béate en la science et la technologie à la Claude Allegre. Cocktail sympathique. Il explique aussi qu'il ne faut pas aller à la confrontation, insiste sur le respect, ce n'est qu'un exposé, et que le dialogue et le consensus sont la solution, loin de tout débat politique. A ce point je suis convaincu d'une seule chose, le jeune étudiant n'est au mieux qu'un petit soldat néolibéral, au pire, un lobbyiste. Les gens quittent peu à peu les lieux, la salle est maintenant à moitié vide. Le type explique également qu'en substance ceux qui ne comprennent pas le projet sont des attardés incapables d'anticiper toute vision un tant soi peu d'avenir. Dit de manière plus suave évidemment. Découvrant soudain qu'on ne parlera absolument pas des salines, je m'en vais à mon tour.


A la sortie je croise un membre d'une organisation sociale bolivienne bossant sur le problème des salines.
Il me donne une information et pas la moindre : le type qui parle depuis le début est pas vraiment innocent puisqu'il est financé par une entreprise … et quelle entreprise ?
Evidemment.
J'aurais dû m'en douter.
La multinationale SIEMENS !
Productrice entre autres de batteries pour téléphones portables, qui fonctionnent … au lithium !
Evidemment.
La connexion neuronale est violente bien que totalement évidente.


J'en apprends aussi des pas vertes et des bien mûres par une autre militante : Coca Cola a proposé 400 000 dollars à la Bolivie pour être sponsors officiel du sommet de Cochabamba. Morales a failli accepter mais la vigilance populaire l'a conduit à finalement renoncer. Au résultat, le sponsor c'est ENTEL, entreprise de télécommunications récemment nationalisée, qui tient des stands dans tous les coins et tiendra une conférence traitant de l'entreprise nationalisé comme outil d'intégration pour le « bien vivre ». A noter également la présenmce de YPFB, Yacimientos de Bolivia, (gisements) l'entreprise nationalisée du pétrole, elle aussi responsable de nombreuses vagues écologistes dans le pays.


J'apprends aussi que contrairement à ce que je croyais, le bijou de technologie qu'est cette université de science est … une fac privée. Le sourire commercial des étudiantes « recrutées » pour le sommet semble tout de suite un peu plus faux.


Je me fais une petite réflexion : depuis mes expériences avec les « écologistes » au Venezuela, j'ai appris à me méfier comme de la peste verte des « opposants » aux projets de développement des pays du sud, surtout que la majeure partie du temps ce sont des européens, ou des gens qui parlent à la place des autres.


Mais voilà, ici en Bolivie, ce n'est pas la même chose. Là ce sont des boliviens, qui vivent les dégâts climatiques au quotidien et voient leur village contaminés par les rejets des mines.


Ou ce sont les paysans et indigènes dans la forêt amazonienne qui rejette les projets de méga-barrage, parce que c'est d'une part non rentable, uniquement à visée exportatrice, et évidemment désastre écologique. Et effectivement, dans ces cas précis, en bon apprenti révolutionnaire, je me dois de critiquer ce genre de choses.

Chassez l'occidental, il revient au galop

Dépité, m'apprêtant à quitter les lieux, je me rend compte que j'ai oublié ma veste à l'intérieur de la salle de conférence. Peut être l'occasion inespérée de voir un débat à la fin de l'exposé de notre « entrepreneur d'avenir ». Je re-rentre. C'est raté. La salle est désormais trois tiers vide. Et le discours tout aussi vide se poursuit sans grand remous, les agitateurs gauchisants étant déjà partis depuis longtemps. Cette fois c'est de Tiquipaya même, et de sa communauté « écologique » qu'il s'agit. Avec des projets malheureusement déjà réalité de « développement durable » des maisons moitié Matrix, moitié pop-art. A deux pas du sommet, on expérimente les maisons bio-écolo, même si pas vraiment populo-compatibles également puisque les taxistes locaux m'ont déjà expliqué que la zone s'est pas mal embourgeoisée depuis quelques années. Ce qui était une zone paysanne est devenue une zone résidentielle, en dépit des efforts des autorités pour donner un visage « vert » à la zone.


je me faufile au milieu de la « foule » et récupère mon bien juste au moment où la lumière s'allume. En pleine lumière, alors que les monsieurs allaient conclure, j'en profite pour prendre la parole de manière unilatérale expliquant le petit détail qui n'a pas été annoncé au début. Et dans un cri de rage j'invite « cordialement » les messieurs à quitter les lieux, qu'il n'ont rien à faire à conférence. Dans la salle, « tais toi, respecte la parole de celui qui parle, retourne dans ton pays, ici on veut se développer comme l'on le souhaite »


Le type : « je ne vois pas ce que Siemens vient faire là dedans ».


je note qu'il ne dément pas l'accusation.


« Très bien je m'en vais. Mais votre développement ne se fera pas avec Siemens ni aucune autre firme étrangère. Et vous le savez très bien. »


Mon départ tonitruant provoque des applaudissements nourris (en proportion à la faible quantité de gens). Tout le monde sort quelques minutes plus tard la conférence se terminant une bonne fois pour toute, certains s'étonnent encore que l'on ait pas parlé d'Uyuni plus que ça mais restent enchantés par ces perspectives « positives » pour leur pays. En me voyant, on me fait remarquer que ma casquette est la même que celle de Mao Zedong. Je lui explique qu'elle est bolivarienne enfin plus précisemment guévariste. Et un bolivien resté jusqu'au bout me répond « mais tout ça c'est pareil, ce sont des communistes! »

Je retrouve plus loin mes récentes rencontres boliviennes, à qui je conte l'aventure. Elle me félicitent même si m'expliquent qu'il ne restait que les gens convaincus (qu'il faille une nouvelle fois vendre leur pays aux firmes étrangères pour s'en sortir), et que ça ne servait à rien sinon les conforter dans leurs certitudes. Faut avouer que sur ce coup là j'ai pas joué dans la finesse. Menfin pour le coup, c'était un vrai cri du cœur.


Au retour dans le bus, un type du courant taoiste international armé d'un chapeau plus que folklorique prend la parole. Durant … longtemps, vraiment longtemps. C'est de la performance à ce niveau. A certains moment certains au fond du bus converseront de c hoses et d'autres ou riront de dépit. Un autre taoiste embusqué les fait taire, c'est encore une marque d'irrespect.


Le type aura parlé durant tout le voyage, 45 minutes sans s'arrêter, passant par pornographie, femmes, télévision, végétarisme, voiture, bicyclette, capitalisme, médias, Pachamama, terre, lune, ordre céleste, tao, socialisme, travail, tout tout absolument tout y passe. Le discours est juste, frappant là où il faut, remettant en cause chaque aspect de nos vie tranquilles, mais je n'ai jamais été aussi peu convaincu par quelqu'un, c'est totalement inaudible et finalement contreproductif. Et je ne ressens aucune honte de n'en avoir absolument rien à foutre.


Je m'en retourne à mon hôtel pas bon marché après avoir dégusté un hamburger-frites chez le bolivien du coin, et j'ai un goût très très amer dans la bouche.


D'une part parce que je ne pensais pas que les rapaces de l'éco-capitalisme allaient oser venir se montrer ici. Erreur fondamentale, il ne faut jamais sous estimer l'ennemi, en aprticulier sa capacité à franchir toutes les limites de la dignité.


D'autre part parce que je me suis comporté en parfait imbécile occidental venant dans le tiers monde critiquer tout ce qui est essayé et ne pas accepter les coutumes différentes. Exactement le contraire de ce que je tente de faire depuis mon arrivée. Très mal à l'aise.


Et en même temps, j'ai la rage intérieure qui demeure, et le sentiment d'avoir bien fait d'agir ainsi. Et que je sens sincèrement que ces gens dans la salle n'avaient absolument aucune raison de respecter ces personnes, qui étaient peut être même sincères (c'est pire), mais dans tous les cas exécutants ou acteurs, ils contribuent à l'extension du domaine du pillage et de l'exploitation. Et que pachamama ou pas, il n'y a aucune raison de respecter ceux qui viennent te piétiner et ne cherchent qu'à t'exploiter.

 
Je me pose toutes ces questions alors que je vide mon sac :
une trentaine de tracts, 5 bouquins, 4 journaux, sans compter les affiches.


Pas très écologique tout ça.


je regarde le programme du lendemain. Et je sais que je serais évidemment aux premières loges pour applaudir et hurler de joie en voyant Evo Morales et les autres chefs d'Etat et invités célébrer la cérémonie officielle d'ouverture de la conférence.

Tout le monde est prêt. le sommet peut commencer.


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